La décision - Britta Böhler

Thomas et Katia Mann avec leur chien Boris, dans leur jardin au bord du lac de Zürich / source : thomas-mann.ch

En 1933, Thomas Mann, sa femme et ses deux plus jeunes enfants se rendent à Arosa, en Suisse, pour un court séjour touristique. Mais c'est alors que la situation en Allemagne, avec l'accession d'Hitler au pouvoir, devient critique pour Mann qui est clairement anti-nazi. Sa fille Erika lui conseille à demi-mots de ne pas rentrer tout de suite, et la famille finit par se résoudre à s'installer à Küsnacht, près de Zürich. Ils y louent une villa, d'abord pour six mois, puis six supplémentaires et où ils finiront par rester cinq ans avant de partir pour les Etats-Unis.

Même si, dans une autre vie, il était resté en Allemagne, même si, pour une raison quelconque, il n'était pas allé à Arosa il y a trois ans, cela n'aurait servi à rien. Sa patrie lui serait devenue aussi lointaine qu'ici, à l'étranger. Et qu'aurait-il fait s'il était resté ?  Se serait-il replié sur lui-même dans son malheur ? Loin des événements, travaillant dans le silence, sans se sentir concerné ni éveiller l'intérêt de quiconque ? Probablement pas. Ce n'était pas son style. (p. 157)

1936. Le roman se déroule sur trois jours. Thomas Mann vient de préparer une lettre ouverte condamnant le régime nazi qui doit paraître le lundi suivant dans la Neue Zürcher Zeitung (également très lu en Allemagne). Mais alors qu'il se rend au journal pour la remettre à son ami Korrodi, un des journalistes, celui-ci est absent suite à un petit accident. Mann laisse la lettre à un de ses collègues mais, à peine rentré chez lui, il est pris de doute : a-t-il raison de faire publier cette lettre ? Trois jours de doute, d'interrogations, de remise en question, de souvenirs de sa vie passée à Münich qui remontent à la surface. Pressé par ses deux aînés, Klaus et Erika, Thomas Mann doute : a-t-il le droit de mettre la vie de sa famille en danger (les représailles nazies n'étant évidemment pas à exclure) ? A-t-il même encore le droit d'être écrivain alors qu'il se rend compte qu'il a quasiment perdu son pays et ses lecteurs ?

Un excellent roman ! J'ai beaucoup aimé les réflexions sur un thème qui reste (malheureusement) d'actualité dans notre société, la situation des pays en guerre, des écrivains et journalistes arrêtés ou tués. Mais j'ai aimé aussi suivre le quotidien de la famille Mann, les doutes de l'écrivain, le soutien indéfectible de sa femme Katia. La construction du roman est intéressante aussi; elle se découpe en mouvements musicaux. Un choix que l'auteur explique par le fait que la musique était très importante pour Mann et qu'il admirait Richard Wagner (1813-83); qui était le compositeur préféré d'Hitler. Enfin, je mentirai en disant que je n'ai pas apprécié aussi de lire un roman qui se déroule en Suisse ;-)

Je n'ai lu (à ce jour) que Les Buddenbrook mais quel choc ! Alors que je craignais un roman vieillot, lourd et lent, j'avais adoré et m'était complètement immergé dans cette saga familiale. Quelques années plus tard, j'avais lu Madame Thomas Mann : La vie de Katharina Pringsheim (1883-1980) de Inge et Walter Jens, grâce auquel j'avais fait une vraie plongée dans le quotidien de cette célèbre famille. 

Bref, nul doute qu'il me faut retrouver bientôt un texte de Thomas Mann. Si vous avez des idées, je suis preneuse.

source: badische-zeitung.de

Britta Böhler (née en 1960 à Freiburg-im-Brisgau) est une avocate allemande spécialisée dans le droit international (entre autres le terrorisme et les services secrets). Elle vit aux Pays-Bas depuis plusieurs années et en a obtenu la nationalité. Avec Rodney Bolt, elle écrit également des romans policiers sous le nom de Britta Bolt. La décision est son premier roman sous son vrai nom.

Le billet de Laure - Micmelo littéraire

(éd. Stock, traduit par Corinna Gepner, 196 pp., 2014)

Commentaires

Laure a dit…
J'ai beaucoup aimé ce livre également !
Lewerentz S a dit…
Bonjour Laure,
Tout d'abord, merci pour votre passage sur le blog. J'ai ajouté un lien vers votre très intéressant billet. Cordialement.
Dominique a dit…
un roman très réussi et pour lequel j'ai le même avis très positif que toi
vient de sortir une nouvelle traduction de la Montagne magique, je l'ai acheté il ne me reste plus qu'à la lire, j'avais trouvé le roman très lourd à ma première lecture il y a des années mais la traduction y était pour beaucoup
niki a dit…
je l'ajoute à la liste déjà longue des livres notés :)
Tania a dit…
Voilà un roman qui m'intéresse beaucoup, pour le sujet et pour cette famille d'écrivains. Quand je me promène à Sanary-sur-Mer (où beaucoup d'exilés allemands ont vécu après 1933), je m'arrête devant la Villa Tranquille où les Mann ont séjourné et où Thomas Mann a écrit "La montagne magique", un roman superbe. Bien sûr, je conseille aussi "La mort à Venise" (plus court).