Une seconde vie - Dermot Bolger

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Après un accident de la route durant lequel il vit une expérience de mort imminente, le photographe Sean Blake prend conscience que c’est la seconde fois qu’une « seconde vie » lui est accordée. En effet, née d’une fille-mère, il lui a été retiré après six semaines et placé à l’adoption. S’il le sait depuis l’enfance, cet accident est un déclencheur pour lui : il devient comme étranger envers lui et sa famille (sa femme et ses deux enfants), n’arrive plus à se reconnecter à son quotidien et ne pense plus qu’à retrouver sa mère biologique et retracer ses origines.

J’ai beaucoup aimé ce roman très émouvant et en même temps assez dur face à l’évolution de l’Irlande (toujours un personnage à part entière avec les auteurs irlandais). Les personnages sont attachants, l’écriture est simple et souvent poétique. Au début, j’ai eu peur que l’on oscille continuellement entre l’histoire de Sean et celle de Lizzy (sa mère), mais après les deux premiers chapitres, on suit Sean jusqu’à la fin (j'ai un peu honte de le dire, mais franchement, cela m’aurait un peu ennuyée de lire encore une histoire style le film The magdalene sisters). 

« Le marché était en pleine effervescence : bottes de caoutchouc et manteaux à vendre à côté de statues en plâtre de saint Jude (…). Je sortis de la voiture et marchai le long des vans et des stands, étudiai les visages des gens (…). Ce vieux fermier était peut-être mon oncle ; la femme qui poussait son enfant dans un landau une de mes cousines. Ma vraie mère avait peut-être couru autour de ces étals quand elle était enfant. On me regardait. Si Tante Cissie avait raison, alors j’étais revenu chez moi : pour la première fois je me tenais parmi les miens. Je me sentis à bout de souffle. Je voulais crier : est-ce que quelqu’un ici reconnaît mon visage ? Est-ce que quelqu’un peut me dire qui je suis vraiment ?

Ma mère biologique était peut-être à quelques mètres de moi, son erreur de jeunesse depuis longtemps bannie. Mon existence gênante effacée de l’histoire de cet endroit aussi sûrement que si j’avais été étouffé à la naissance et enterré dans une tombe peu profonde. Même si je la trouvais, là, maintenant, combien de chances y avait-il pour qu’elle nie mon existence, qu’elle me fasse me sentir comme un mendiant, une menace pour ses autres enfants, bien nés, eux ? Je me sentis soudain envahi d’une colère impuissante à l’idée de ne pas savoir à quoi m’en tenir, ni qui j’étais. (…) Je remontai en voiture. (…) « Allez tous vous faire foutre, m’exclamai-je derrière les vitres fermées. J’existe aussi : je fais partie de vous, que ça vous plaise ou non. » » (pp. 94-95)

Il y a pas mal de temps que je n’avais pas lu un auteur irlandais et j’ai retrouvé toute la saveur de mon admiration pour eux, leur pays, leur histoire. J’ai pensé à l’excellent Le testament caché de Sebastian Barry et à La bruyère incendiée de Colm Toíbin; ça m’a donné envie de relire du William Trevor, entre autres.

Cette parution est une version retravaillée par l’auteur de son roman paru pour la première fois (en anglais) en 1994. Le livre avait eu un beau succès mais Bolger n’avait jamais autorisé sa ré-impression, car, comme il l’explique dans la préface, il pensait avoir donné trop de colère à Sean et sentait qu’il devait le retravailler.


Dermot Bolger est né en 1959 dans la banlieue de Dublin. Outre ses romans, il a aussi écrit de la poésie, pour le théâtre et la presse. Il a fondé une maison d’édition (qui n’existe plus) qui a publié plusieurs romanciers irlandais importants. J’avais lu, il y a très longtemps, Le ventre de l’ange qui m’avait “pris aux tripes”.

(éd. Joëlle Losfeld, 2012)
(photo auteur : folkradio.co.uk)

Commentaires

maggie a dit…
J'avais beaucoup aimé le testament caché mais là l'histoire a l'air très différente...
lewerentz a dit…
maggie: oui, l'histoire est très différente. C'est au niveau du style d'écriture que j'ai trouvé des similitudes.
Eeguab a dit…
Lu, chroniqué et beaucoup aimé. Je suis très attiré par la littérature irlandaise.
Lewerentz S a dit…
Eeguab: merci pour ton passage sur le blog. Si tu aimes la littérature irlandaise, nous avons un point commun ;-)