La complainte du paresseux - Sam Savage

Mon ordinateur est de retour parmi vous, après une longue absence … et moi aussi du coup ! Je suis très heureuse de vous retrouver et de vous présenter un antihéros nommé Andrew Whittaker, imbuvable et néanmoins sympathique, personnage principal du roman épistolaire de Sam Savage.

Pauvre Andrew : écrivain raté, il vivote des revenus de deux immeubles minables dont il n’arrive pas à assurer l’entretien, ce qui lui vaut d’épiques corridas avec ses « locataires de basse qualité ». Et Andrew écrit d’innombrables courriers : à son ex-femme, qu’il aime toujours, au percepteur, à la compagnie du téléphone, à une ancienne maîtresse, à des amis perdus de vue, aux artisans qui le tannent pour obtenir le paiement de leurs factures, à sa mère, au médecin de sa mère. Il écrit aussi, sous un faux nom, des lettres de lecteur au journal local, vantant les mérites d’Andrew Whittaker soi-même, fondateur et rédacteur d’une revue littéraire d’avant-garde Mousse, qu’il s’évertue à essayer de tenir à flot.

Le roman est une suite de ces lettres, entrecoupée de notes aussi diverses que projet d’écriture, liste de courses, petites annonces en vue de relouer ses appartements, fragments de journal intime, affichettes à l’adresse des locataires, le tout dans un joyeux désordre.

On ne s’ennuie pas une minute à la lecture de ce roman. On rit beaucoup, un peu jaune vers la fin du livre, à mesure qu’on assiste, entre juillet et octobre, au basculement d’Andrew dans une folie pas douce du tout, au naufrage inéluctable de ses aspirations et de ses rêves.

Pourquoi ce titre La complainte du paresseux ? Voici une citation éclairante, extraite d’une des lettres écrites à Julie son ex-femme :

"… Le nom aï vient du portugais et reproduit le sifflement du bébé paresseux, bruit qu’il émet par les narines quand il craint d’avoir été abandonnée par sa mère. « Aïe », comme tu le sais peut-être, est aussi le son émis par un français quand il se fait mal, l’équivalent de l’anglais ow … Je me disais qu’on devrait faire un petit livre contenant tous ces mots dans toutes les langues du monde. Un dictionnaire international de la douleur. Je pense que je vais m’y atteler dans un avenir proche. En attendant, je m’exerce et je crois être parvenu à une imitation très fidèle de la complainte du paresseux. Je place fermement mes pouces sur mes narines afin de bien les boucher, puis je produis un ébrouement vigoureux tout en retirant d’un coup les doigts de mon nez d’un vif mouvement vers l’avant. Ce qui entraîne un sifflement sonore que j’imagine assez proche du cri du bébé paresseux …"

En conclusion, j’emprunte à Hervé de Chalendar, critique littéraire à L'Alsace - Le Pays, son analyse très pertinente de la personnalité d’Andrew Whittaker :

« Il y a du Woody Allen dans cette psychanalyse épistolaire, cet humour geignard et désenchanté, mais la drôlerie comme le tragique, ici, sont encore plus prononcés que chez le cinéaste. Hypocrite sans talent, horriblement sincère, égocentrique forcené, le personnage creuse à la mine de son crayon de papier le gouffre dans lequel il va tomber. Et le lecteur en redemande. »
Sam Savage, titulaire d'un doctorat en philosophie obtenu à l'université de Yale, mène pendant de longues années une vie discrète, multipliant les petits emplois, de l'enseignement à la mécanique en passant par l'imprimerie. Cet habitant du Wisconsin sort de l'anonymat en 2006, à près de septante ans, avec la parution de son premier roman, Firmin. Cette 'autobiographie d'un grignoteur de livres connaît un succès immédiat et paraît en France dès 2009.

Je n'ai pas lu Firmin, le premier roman de Sam Savage, mais la lecture de ce livre-ci me donne bien envie de le faire.

 (éd. Actes Sud, 2011)
(photos : site Evene)


Commentaires

lewerentz a dit…
Bravo pour votre billet, excellent comme d'habitude. Contente de vous relire ;-)