samedi 27 novembre 2010

Le stylo rayé - chronique tirée du livre de Paul Auster JE PENSAIS QUE MON PERE ETAIT DIEU

Lorsque j'avais "chroniqué" le livre de Paul Auster, le 19 octobre, je vous avais promis de partager avec vous l'une ou l'autre des histoires vécues publiées dans le livre.

Le stylo rayé,
histoire racontée par Robert M. Rock, de Santa Rosa, Californie

C’était un an après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et je faisais partie de l’armée d’occupation à Okinawa. Depuis quelque mois, il y avait eu plusieurs vols dans la zone de notre base. On avait coupé des grillages aux fenêtres, des objets avaient disparu dans ma baraque mais, chose étrange, le voleur n’avait pris que des friandises et des bricoles, rien qui n’eût une réelle valeur. Une fois, j’avais remarqué des traces de pieds nus boueux sur le sol et sur une table de bois. Des pieds minuscules, sans doute ceux d’un enfant. On savait que de petites bandes d’orphelins erraient dans l’île en groupes qui vivaient de ce qu’ils pouvaient trouver et prenaient tout ce qui n’était pas sous clé.

Mais alors, mon cher stylo Watermann disparut. Et ça, c’était aller trop loin.

Un matin, on repéra un homme du camp de prisonniers. C’était un des travailleurs. Je l’avais déjà vu plusieurs fois. Il était silencieux, il était beau, il se tenait droit, il écoutait avec attention. Quand je le regardais, j’imaginais que quel que fût son rang dans l’armée japonaise (il était peut-être officier), il avait fait son devoir. Et à présent, tout à coup, mon Watermann était là, dans la poche de ce Japonais plein de dignité.

Je trouvais incroyable qu’il ait pu voler. J’étais en général un bon juge des caractères, et cet homme me donnait l’impression d’être fiable. Mais je devais m’être trompé cette fois. Après tout, il avait mon stylo et il travaillait depuis plusieurs jours dans notre zone. Je décidai d’agir en fonction de mes soupçons et d’ignorer la compassion que je ressentais à son égard. Je désignai le stylo et tendis la main.

Etonné, il eut un mouvement de recul. Je touchai de nouveau le stylo et lui demandai, par gestes, de me le donner. Il secoua la tête. Il paraissait un peu effrayé – et totalement sincère. Mais je n’allais pas me laisser embobiner. Je pris un air en colère et j’insistai.

Finalement, il me le donna, mais avec beaucoup de tristesse et de regret. Après tout, que peut faire un prisonnier quand un représentant de l’armée victorieuse donne un ordre ? On punissait les gens qui refusaient d’obéir, et il devait en avoir assez, de ce genre de choses.

Il ne vint pas le lendemain matin, et je ne l’ai jamais revu.

Trois semaines plus tard, j’ai retrouvé mon stylo dans ma chambre. Je fus horrifié de l’atrocité que j’avais commise. Je savais combien il est douloureux de subir des brimades – d’être dégradé injustement, de voir la confiance tuée de sang-froid. Je me demandai comment j’avais pu commettre une erreur pareille. Les deux stylos étaient verts, avec des rayures dorées, mais sur l’un les rayures étaient horizontales et sur l’autre, verticales. Pis encore, je savais à quel point il avait dû être difficile pour cet homme de se procurer l’un de ces précieux objets américains que ce ne l’avait été pour moi.

Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, je n’ai plus ni l’un ou l’autre de ces stylos. Mais j’aimerais retrouver cet homme, afin de pouvoir lui demander pardon.

dimanche 21 novembre 2010

Tokyo sisters - dans l'intimité des femmes japonaises


Saviez-vous que dans les écoles maternelles japonaises, les mamans qui y emmènent leurs enfants doivent respecter strictement le règlement de l’établissement et prévoir tout à un tas de choses ? Par exemple, elles sont priées d’apporter les couches de rechange… et repartir avec le soir. En contrepartie, les enfants sont chouchoutés, les activités proposées variées et les enfants sollicités dans un tas de domaines (créativité, sport, etc), l’éducation et l’attention sont à la pointe.

Peut-être saviez-vous que les Japonais sont des adaptes du bain ? Qu’ils l’érigent en un véritable rituel à travers les onsen, des sources d’eau chaudes à env. 45°.

Que les Japonaises sont des "make-up addicts", qu’à Tokyo, le shopping est le hobby par excellence et qu’elles doivent jongler entre boulot et enfants ?

Je savais que le Japon mêle tradition et modernité mais au-delà de quelques clichés éculés, j’ai découvert d’autres aspect de la vie des femmes Japonaises à travers ce passionnant recueil de chroniques de Raphaëlle Choël et Julie Rovéro-Carrez. C’est à la fois un essai sociologique et un recueil de "nouvelles" tendres et drôles qui ont pour thème le travail, les loisirs, l’éducation, l’art de vivre, l’alimentation, les voyages, etc. C’est un vrai délice captivant !

Si comme moi vous êtes attiré par ce pays, je vous invite aussi à aller visiter le blog de Lulu qui est un petit bijou.

(éditions Autrement, 2010, 195 p.)
(photo : site de l’éditeur)

lundi 8 novembre 2010

Voyage au bout de la solitude - Jon Krakauer

Nous sommes en juillet 1990. Christopher McCandless termine de brillantes études universitaires. La vie l’attend, il a tout pour devenir un américain type. Mais, pétri d’absolu et d’idéalisme, ce n’est pas ce dont il rêve. Il largue les amarres, fait don de ses économies à une œuvre d’entraide, trouvant, à l’instar de Tolstoï qu’il admire, que la richesse est honteuse, corruptrice et donc mauvaise. Il entreprend un périple qui le conduira d’Atlanta à Fairbanks en Alaska, où il mourra en août 1992.

Décrire ce voyage « techniquement » n’a aucun intérêt ici. Initiatique, il constitue une sorte de rite de passage et ressemble, en plus grand, aux entraînements que Chris inventait pour son équipe de cross country lorsqu’il était au lycée. Je ne saurais le décrire mieux que son ami et coéquipier Gordy Cucullu, que je cite.

… Il voulait vraiment se dépasser. Il inventa un entraînement nouveau, très dur. C’était l’entraînement des « guerriers de la route ». Il nous faisait faire de longues courses tuantes à travers champs, sur des chantiers de construction, dans des endroits où nous n’étions pas censés aller, et il essayait de nous égarer. Nous courrions aussi loin et aussi vite que nous le pouvions, le long de rues étranges, dans les bois, partout. Son idée était de nous faire perdre nos repères, de nous obliger à aller sur un terrain inconnu. Alors, on courait à un rythme un peu moins rapide, jusqu’à ce qu’on ait trouvé une route que nous connaissions, et la course reprenait à pleine vitesse. D’une certaine façon, c’est comme ça que Chris menait sa vie …

Jon Krakauer, dans VOYAGE AU BOUT DE LA SOLITUDE, cerne très bien la démarche de Chris qui tenait un journal à la troisième personne et s’exprimant par les mots d’Alexandre Supertramp. De larges extraits de ce journal sont cités, ainsi que des entretiens que l’auteur a eus avec des gens qui ont côtoyé Chris plus ou moins longtemps au cours de son voyage. Chris aimait les gens, les gens l’aimaient. Il a laissé, je cite : « une impression indélébile à beaucoup de gens au cours de son voyage ». Il n’a rien d’un asocial et peut-être qu’il serait devenu, s’il avait vécu, un « américain type », avec un surplus d’humanité, de générosité et de conscience sociale.

Ce que j’ai trouvé intéressant dans le livre, c’est la manière dont l’auteur situe la démarche de Chris par rapport à celles d’autres « aventuriers » : London, Everett Ruess et d’autres. Ce qui est passionnant aussi, c’est la citation des passages annotés dans les livres emportés par Chris. Ils éclairent énormément sa personnalité. Je ne citerai qu’un de ces passages, annoté dans Le bonheur conjugal de Tolstoï :

… Je désirais le mouvement et non une existence au cours paisible. Je voulais l’excitation et le danger, et le risque de me sacrifier pour mon amour. Je sentais en moi une énergie surabondante qui ne trouvait aucun exutoire dans notre vie tranquille …

De ce livre, Sean Penn a tiré le film INTO THE WILD. Je ne l’ai pas vu.
Source photo Ina


dimanche 7 novembre 2010

poésie, suite...

Immense et rouge
Jacques Prévert

Immense et rouge
Au-dessus du Grand Palais
Le soleil d'hiver apparaît
Et disparaît
Comme lui mon coeur va disparaître
Et tout mon sang va s'en aller
S'en aller à ta recherche
Mon amour
Ma beauté
Et te trouver
Là où tu es.

Paru dans le recueil Paroles, 1949